Une danse aux vertus thérapeutiques

Une danse aux vertus thérapeutiques

Des effluves d’encens saturent l’atmosphère. Les premières notes du thème du Seigneur des Anneaux émane des enceintes posées à même le sol, près de la piste. Sur les tapis orientaux, disposés sur le sol de cette Eglise reconvertie en studio pour l’occasion, on distingue les ombres des corps de quatre-ving dix personnes qui se préparent et s‘étirent en vue des deux heures de séance qui les attendent.

La danse thérapeutique a mauvaise réputation. Elle est communément associée aux néo-hippies et aux baba cools. Beaucoup s’imagine qu’il s’agit d’une forme de transe à laquelle ces communautés s’adonnent aux sons de tam-tams, dans une clairière au fin fond de la forêt. Et pourtant, ici, l’affaire est très sérieuse. La séance à laquelle nous sommes conviés s’appelle 5 Rhythms (la danse des 5 rythmes en VF): une danse méditative reconnue par le NHS, le service de santé public britannique, qui contribue de manière avérée au mieux-être psychique et physique.

Lors d’une session, les participants sont portés par une “vague” sonore composée de cinq rythmes différents allant de la musique classique et contemporaine, aux tubes planétaires en passant par des sonorités tribales. Aucune chorégraphie imposée, alcool ou drogue non nécessaires et tenue vestimentaire, réduit au strict minimum. Londres est l’une des cinq plus grandes villes dans le monde où se pratique le 5 Rhythms. Et les cours accueillent parfois jusqu‘à 150 danseurs.

Certains participants rapportent avoir atteind des formes d’abandon total et un état de béatitude presque divin.

“Sur le plan émotionnel, quand on commence, on ne sait pas où l’on sera quelques heures plus tard. Les danseurs se sentent en sécurité car il n’y a pas de jugement. Ils profitent d’un degré de liberté rare qui leur permet d’exprimer des choses qu’ils n’expriment pas d’habitude: ils se permettent de hurler, de crier, de pleurer ou de rire,” explique Ralph Klein, un danseur de 38 ans.

Dans le monde médical, certains y voient une forme alternative de thérapie. C’est le cas du Dr Sophie Barthel, une psychothérapeute spécialisée dans le mouvement et la danse qui travaille pour le NHS et le secteur privé. “Même si les thérapies basées sur la parole sont très utiles, de nombreux patients n’en sont pas au stade où ils peuvent s’exprimer verbalement. Il est possible qu’ils aient vécu une expérience trop traumatisante pour en parler donc ils ont besoin d’autre chose,” explique-t-elle.

Kate Iwi enseigne cette danse depuis plus de dix ans. Son calme et le large sourire qui illumine son visage serein témoignent des bienfaits de cette pratique. Elle nous explique en détails les différents rythmes qui composent cette “vague”:

“Le premier rythme s’appelle flow (fluidité) et se traduit par des mouvements liquides, très féminins. Ensuite, nous passons au staccato qui correspond aux percussions entraînant des mouvements plutôt saccadés. Puis vient le chaos. Le danseur se libère et c’est le lâcher-prise total. Il y a ensuite le lyrique qui est un rythme léger, aérien, assez insouciant. Du lyrique, on passe progressivement à l’immobilité qui est un état méditatif et une autre manière d’occuper l’espace, avec son esprit.”

La “Danse des 5 Rythmes” a été créée à la fin des années 1970, à New York, par Gabrielle Roth – aujourd’hui disparue. Kate Iwi, qui a été formée par Roth, l‘évoque avec affection : “C‘était une poétesse du mouvement. Tout ce qu’elle disait était à la fois cool, drôle et profond. Elle était très insolente mais aussi très spirituelle,” confie-t-elle.

Fidèle à ce statut de poétesse, Gabrielle Roth était convaincue que “nous dansons pour survivre. Le rythme nous offre une route de briques jaunes [comme dans “Le Magicien d’Oz”] pour traverser le chaos que représente le tempo de notre temps. Nous dansons pour nous dépouiller de notre peau, retirer nos masques, casser les moules dans lesquels nous sommes enfermés et expérimenter le bouleversement des limites entre notre corps, notre coeur et notre esprit. Voilà ce qu’est notre danse,” disait-elle.

En ces temps rongés par les politiques qui divisent, les attaques terroristes et la crise écologique planétaire, il est réjouissant de savoir qu’il existe un moyen simple de nouer des liens profonds avec de parfaits inconnus: une étrange danse cathartique sans chorégraphie.

Texte original en anglais: Kate Johnson

Traduction française: Stéphanie Lafourcatère