Bilbao, vingt ans après

Bilbao, vingt ans après

1997. A quoi ressemblait notre monde en 1997 ? La communauté internationale s’inquiétait du réchauffement climatique et signait le Protocole de Kyoto visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre tandis que la science présentait Dolly, le premier clone de brebis. Princesse Diana mourrait tragiquement dans un accident de voiture sous le pont de l’Alma à Paris. Au même moment, le premier tome des aventures d’Harry Potter rejoignait les librairies.

Le monde de l’art contemporain, lui, inaugurait le musée Guggenheim à Bilbao au Pays basque espagnol. Un bâtiment revêtu de titane à l’allure futuriste – encore aujourd’hui – imaginé par l’architecte américano-canadien Frank Gehry qui détone dans le paysage industriel de l‘époque.

Fondée sur l’industrie du fer, de l’acier et le secteur naval à l’origine, Bilbao a connu une forte crise économique dans les années 1970 et 1980 avec pour conséquence un important taux de chômage et une dégradation importante de son environnement. Le résultat principal est une double pollution de son air et de sa rivière.

La ville est devenue en l’espace de vingt ans un haut lieu touristique grâce à ce qui s’appelle désormais « l’effet Guggenheim ». En effet, le musée a permis d’attirer 20 millions de visiteurs depuis son ouverture. Une attractivité également due au développement d’infrastructures modernes qui cohabitent habilement avec les vestiges du passé. Une trajectoire florissante dont le « Puppy » (chiot) géant, en fleurs fraiches, créé par l’artiste Jeff Koons pour l’inauguration du musée, est l’icone.

Vingt années que le Guggenheim célèbre ce mois-ci à travers un spectacle nocturne sons et lumières projeté sur la façade du Musée intitulé Reflections. Le show a été conçu par 59 Productions, un collectif d’artistes et de développeurs spécialisés dans la projection de vidéos à grande échelle. Vingt minutes de tableaux éphémères faisant référence à divers éléments de l’identité bilbayenne à l’instar des rayures blanche et rouge qui rappelle le maillot de l’équipe de football locale ou la reproduction d’un bateau en hommage à la rivière désormais assainie.

Un hommage aussi aux œuvres situées à l’extérieur du musée comme Maman de Louise Bourgeois. Cette énorme araignée, d’habitude immobile, que le collectif réveille le temps de quelques étirements. La vision du mouvement de ses pâtes monstrueuses projetée sur la façade du Guggenheim l’espace d’un instant suffit à provoquer des rires nerveux dans l’assistance.

La direction du Musée s’est préparée à ce que 200 000 personnes viennent assister au spectacle depuis l’autre côté de la rive. « Il était très important pour nous de réaliser un évènement exceptionnel pour célébrer cet anniversaire et de le partager avec les personnes les plus proches de nous : les habitants de Bilbao, à qui nous devons tant » explique Juan Ignacio Vidarte, directeur général du Musée lors d’une conférence de presse.

Depuis 1997, les foules se pressent pour découvrir les expositions majeures qui s’y déroulent chaque année. Parmi les plus populaires, Russia! en 2006 et Andy Warhol. Shadows en 2016 ont attiré chacune plus d’un demi-million de visiteurs. Des touristes locaux et internationaux avec en première ligne des français. Actuellement, le Musée consacre une rétrospective à l’artiste cinéaste Bill Viola et expose les productions tissées d’Anni Albers.

Une des œuvres les plus remarquables de la collection permanente s’appelle The Matter of Time (La Matière du Temps), une commande passée à l’artiste américain Richard Serra. Elle se compose de sept sculptures différentes en acier de 3 mètres de haut environ, en forme de serpents enroulés sur eux-mêmes ou allongés en zigzag. Le visiteur est invité à les parcourir à pied afin de prendre conscience du temps qui passe. Court ou long, tout dépend de l’état d’esprit de chacun en situation d’isolement dans un espace sombre et étroit.


Ainsi, le Guggenheim a soufflé le vent du changement sur Bilbao en y apportant créativité et innovation. A quelques pas du Musée se trouve Alhóndiga. Un ancien entrepôt où l’on conservait les vins rioja du pays Basque, bâtit en 1909. Le bâtiment a conservé sa façade tandis que l’intérieur est devenu un complexe culturel ultra moderne comprenant bibliothèque et salles de cinéma, réhabilité par Philippe Starck en 2010. Le fond transparent de la piscine du dernier étage est visible depuis le plafond dans le hall d’entrée… vertigineux !

L’immeuble qui abrite le siège du département de santé du pays Basque possède une façade polyédrique surmontée d’une tour en biais. Le tout est entièrement revêtu de miroirs ce qui le fait briller de mille feux les jours de plein soleil. Bloc de verre et d’acier conçu par l’architecte Juan Coll-Barreu, il est un passage obligé pour les amateurs de design et instagrammeurs de passage.

Ces éléments contemporains cohabitent avec l’architecture traditionnelle de Bilbao. Le Carlton, premier hôtel de luxe de la ville ouvert en 1926, trône place Federico Moyúa et tranche par son style classique: blancheur de sa façade, perrons et balustrades à la symétrie parfaite. Depuis l’extérieur il est possible d’apercevoir les trous d’aération de l’ancien lieu en sous-sol où se déroulaient les rendez-vous secrets du gouvernement Basque pendant la guerre civile.

Quant à Plaza Nueva, c’est un ovni historique car d’architecture typique du sud de l’Espagne et bâti de cette manière pour des raisons diplomatiques. C’est le lieu idéal pour participer à la tradition locale du pincho – qui n’a rien à voir avec les tapas. Dans plus de 200 bars à travers la ville dont les plus fameux situés place Nueva, le visiteur est invité à commander un verre au bar et à choisir en accompagnement un apéritif parmi une sélection hétéroclite de petites assiettes garnies. Un vrai casse-tête gustatif qui se transforme généralement en marathon d’un bar à l’autre.

Alors que les dernières lumières de Reflections s’éteignent sur les lignes et les courbes du bâtiment de Frank Gehry, la foule se disperse pour laisser la place aux suivants. La vidéo sera projetée sept fois de suite pendant les quatre jours de célébration avant de s’éteindre définitivement. « L’art change tout » nous dit le slogan du Guggenheim. Vingt ans après, le Musée lui, a certainement changé Bilbao.